7

POIROT PAIE SES DETTES

En sortant des Stylites Arms, Poirot me prit le bras pour m’attirer à l’écart. Je ne tardai pas à découvrir le but de la manœuvre : il guettait les deux hommes de Scotland Yard.

Lorsqu’ils sortirent à leur tour, Poirot accosta le plus petit des deux :

— J’ai bien peur que vous ne me reconnaissiez pas, inspecteur Japp…

— Ça, par exemple ! Mais c’est môssieu Poirot ! s’exclama l’inspecteur avant d’expliquer à son collègue : vous m’avez entendu parler de môssieu Poirot, non ? Lui et moi, on a fait équipe en 1904, sur l’affaire des faux d’Abercrombie – ce salopard est tombé à Bruxelles, vous vous souvenez. Ah ! c’était une grande époque ; oui, môssieu ! Et le « Baron » Altara, vous vous rappelez ? Encore un drôle de truand ! Il avait réussi à échapper à toutes les polices d’Europe. Mais nous l’avons épingle à Anvers, et ce, grâce à môssieu Poirot…

Je m’étais approché tandis que s’échangeaient ces souvenirs communs et Poirot me présenta à l’inspecteur Japp, qui lui-même nous présenta le superintendant Summerhaye.

— Je pense, messieurs, qu’il est inutile de vous demander pourquoi vous êtes ici aujourd’hui, fit Poirot.

Japp eut un clin d’œil de connivence :

— C’est assez évident, en effet. Tout comme ce cas, qui me semble limpide.

Le visage de Poirot se fit grave :

— Voilà un point de vue que je ne partage pas.

— Allons donc ! intervint Summerhaye pour la première fois. L’affaire est pourtant claire. Cet homme a été pris la main dans le sac. Seule sa stupidité m’étonne !

Cependant Japp scrutait le visage de Poirot.

— Prudence, Summerhaye ! fit-il sur le ton de la plaisanterie. Môssieu et moi sommes de vieilles connaissances, et son jugement prime pour moi sur n’importe quel autre. À moins d’une grossière erreur, j’ai l’impression qu’il garde un atout dans sa manche. Je me trompe, Mr Poirot ?

Poirot sourit :

— Je suis parvenu à certaines conclusions… c’est exact.

Si Summerhaye conservait une expression sceptique, Japp continuait d’observer Poirot.

— Jusqu’ici, dit-il, nous n’avons vu cette affaire que de l’extérieur. Dans ce genre de cas, où le meurtre n’est admis qu’en première conclusion de l’enquête, Scotland Yard est très désavantagé. Il faut être sur les lieux aussitôt, et c’est pourquoi Mr Poirot a une longueur d’avance sur nous. Sans ce médecin, qui s’est montré assez intelligent pour nous prévenir par l’intermédiaire du coroner, nous ne serions pas encore sur le pied de guerre ! Mais vous, Mr Poirot, qui êtes sur les lieux depuis le début du drame, vous avez peut-être glané quelques indices intéressants. D’après les témoignages que nous venons d’entendre, il est évident que Mr Inglethorp a empoisonné son épouse, et si un autre que vous paraissait en douter, je lui éclaterais de rire au nez ! Je suis même surpris, je vous l’avoue, que le jury n’ait pas déjà demandé son inculpation pour meurtre avec préméditation. Sans le coroner, qui m’a semblé les freiner, je suis sûr que les jurés auraient conclu à sa culpabilité.

— Mais qui sait si vous n’avez pas dans votre poche un mandat d’arrêt à son nom ? insinua Poirot.

Le masque impénétrable du parfait policier tomba immédiatement sur le visage d’habitude expressif de Japp.

— Qui sait ? répondit-il froidement.

Poirot lui jeta un regard pensif :

— Messieurs, je tiens beaucoup à ce que cet homme ne soit pas arrêté.

— Et puis quoi, encore ? objecta Summerhaye, sarcastique.

Japp considérait Poirot avec une perplexité assez comique.

— Soyez chic, Mr Poirot. Donnez-nous un début de piste, vous qui suivez l’affaire depuis le début… Le Yard n’aime guère commettre des erreurs, vous le savez.

— Je le crois volontiers, approuva mon ami avec un hochement de tête. Aussi, je peux vous dire une bonne chose : utilisez votre mandat et arrêtez Mr Inglethorp si vous le désirez, mais vous n’en récolterez aucun laurier : les charges contre lui tomberont immédiatement ! Comme ça !

Et il claqua des doigts pour illustrer son propos.

Le visage de Japp devint grave tandis que Summerhaye poussait un grognement incrédule.

Pour ma part, j’étais ébahi. Une seule conclusion me vint à l’esprit : Poirot avait perdu la tête !

Japp sortit son mouchoir et se tamponna le front.

— Je ne peux prendre ce risque, Mr Poirot. En ce qui me concerne, votre parole me suffit. Mais une partie de ma hiérarchie me demandera quelle mouche m’a piqué. Ne pourriez-vous éclairer un peu ma lanterne ?

— S’il le faut, concéda Poirot après quelques secondes de réflexion. Mais c’est contre ma volonté. On me force la main. J’aurais préféré travailler dans le secret pour le moment, mais votre remarque est justifiée. L’avis d’un inspecteur belge – à la retraite, qui plus est – ne peut suffire ! Et Alfred Inglethorp ne doit pas être arrêté ! J’en ai fait le serment, mon ami Hastings en est témoin. Fort bien ! Alors, mon bon Japp, vous vous rendez à Styles sans plus attendre ?

— D’ici une demi-heure, seulement. Nous devons d’abord voir le coroner et le médecin.

— Bien. J’habite la dernière maison du village : passez donc me prendre, et nous ferons le chemin ensemble. À Styles, vous obtiendrez de Mr Inglethorp, ou plus probablement de moi-même, les preuves qui vous convaincront de l’inanité d’une telle accusation. Ce marché vous convient-il ?

— Marché conclu ! répondit Japp, ravi. Et, au nom de Scotland Yard, je vous remercie – bien que je ne voie pas pour l’instant ce qui pourrait disculper ce Mr Inglethorp, je vous l’avoue ! Mais vous avez toujours eu tant de flair ! Eh bien, à tout de suite, môssieu !

Les deux policiers s’éloignèrent d’un pas vif, mais Summerhaye avait conservé son air incrédule.

— Alors, mon bon ami ! me lança Poirot avant que j’aie eu le temps d’ouvrir la bouche. Qu’en pensez-vous ? Mon Dieu ! j’ai eu quelques inquiétudes, tout à l’heure ! Je n’aurais pas cru cet individu entêté au point de garder le silence. Il s’est comporté comme un imbécile !

— Hum ! J’y vois d’autres explications que la sottise, répliquai-je. S’il n’est pas soupçonné à tort, quelle autre tactique aurait-il pu adopter pour sa défense ?

— Mais il existe toutes sortes de façons plus ingénieuses les unes que les autres ! s’écria Poirot. Tenez : imaginons que je sois le criminel. Je peux inventer sept histoires tout à fait crédibles ! Beaucoup plus convaincantes, en tout cas, que les froides dénégations qu’il leur a opposées !

Je ne pus m’empêcher de rire :

— Mon cher Poirot, je suis persuadé que vous seriez capable d’inventer soixante-dix histoires pour vous disculper. Mais revenons aux choses sérieuses. En dépit de ce que vous avez dit aux inspecteurs du Yard, vous ne pouvez tout de même plus envisager l’innocence de Mr Inglethorp ?

— Et pourquoi moins maintenant qu’auparavant ? Il n’y a aucun élément nouveau.

— Allons ! Les témoignages sont accablants !

— Un peu trop, même…

Nous passâmes la grille de Leastways Cottage et gravîmes les marches déjà familières.

— Oui, trop accablants ! continua Poirot plus pour lui-même qu’à mon adresse. En règle générale, les indices sont vagues et peu parlants. On doit les examiner avec le plus grand soin, et les passer au crible. Mais ici, tout concorde si parfaitement… Non, mon bon ami, le faisceau des preuves a été assemblé avec un art consommé, et sa perfection même dessert son but !

— Comment en arrivez-vous à cette conclusion ?

— C’est bien simple : tant que les indices contre Inglethorp restaient de simples soupçons imprécis, ils étaient difficiles à réfuter. Mais, dans sa panique, le véritable criminel a tissé un filet de présomptions si serré autour d’Alfred Inglethorp que le moindre accroc le déchirera… Devant mon silence dubitatif, Poirot continua :

— Abordons le problème sous l’angle suivant : a priori, nous nous trouvons face à un homme qui a décidé d’empoisonner son épouse. D’après les bruits qui courent, il a vécu jusqu’alors d’expédients, ce qui suppose une certaine ingéniosité ; contentons-nous de le créditer d’un minimum de bon sens. Or, comment prépare-t-il son forfait ? Effrontément, il se rend à la pharmacie du village et achète lui-même de la strychnine, sous un prétexte si ridicule qu’il ne tient pas deux secondes au moindre examen. De plus, il n’utilise pas le poison le soir même, mais attend d’avoir eu avec son épouse une altercation assez violente pour que toute la maisonnée en soit informée, ce qui, bien entendu, attire tous les soupçons sur lui. Enfin, il ne peut ignorer que le préparateur de la pharmacie sera interrogé ; pourtant, il ne se cherche aucun alibi… Allons donc ! Vous ne me ferez jamais croire qu’on puisse être assez stupide pour agir de la sorte ! Seul un fou, un malade qui voudrait se suicider en se servant du verdict de la justice, pourrait imaginer un tel stratagème !

— Pourtant, je ne vois toujours pas…

— Moi non plus, mon bon ami ! Je dois bien le reconnaître, cette affaire me laisse perplexe, moi, Hercule Poirot !

— Mais si vous le tenez pour innocent, comment expliquez-vous qu’il ait acheté de la strychnine ?

— Le plus simplement du monde : ce n’était pas lui.

— Mace l’a pourtant identifié !

— Pardon, le préparateur a servi un individu arborant une barbe noire semblable à celle d’Alfred Inglethorp, portant les vêtements d’Alfred Inglethorp, qui sont assez reconnaissables, ainsi que des lunettes semblables à celles d’Alfred Inglethorp. Rappelez-vous que Mr Mace n’est à Styles Saint-Mary que depuis une quinzaine de jours, et qu’il n’a sans doute vu Alfred Inglethorp que de loin, d’autant que Mrs Inglethorp avait pour habitude de se fournir chez Coots, à Tadminster.

— Et vous en déduisez…

— Vous rappelez-vous, mon bon ami, les deux points que je vous avais cités comme étant capitaux ? Laissons de côté le premier pour l’instant. Vous souvenez-vous du second ?

— Le fait qu’Alfred Inglethorp affectionne les vêtements singuliers, qu’il porte une barbe noire et des lunettes ; c’est bien cela ?

— Tout à fait. À présent, imaginez quelqu’un qui voudrait usurper la personnalité de John ou de Lawrence Cavendish. Le pourrait-il aisément ?

— Certes non, répondis-je. Encore que, un bon comédien…

Mais Poirot m’empêcha de poursuivre :

— Et pourquoi donc la tâche serait-elle malaisée ? Je vais vous le dire : parce que les deux frères Cavendish sont imberbes. Or, pour parvenir à une ressemblance acceptable avec l’un ou l’autre en plein jour, il faudrait un acteur de génie présentant déjà quelque similitude morphologique avec son modèle. Reprenons le cas d’Alfred Inglethorp. Il est beaucoup plus simple : au premier abord, son apparence est largement déterminée par sa barbe, ses vêtements et les lunettes qui lui cachent les yeux. Et ce que cherche avant tout un criminel intelligent, c’est à éloigner les soupçons de sa personne, n’est-ce pas ? La meilleure façon de parvenir à ce résultat n’est-elle pas de les faire peser sur quelqu’un d’autre ? Eh bien ! Dans l’affaire qui nous occupe, la victime de cette machination était toute trouvée ! Il était évident que tout le monde accepterait a priori la culpabilité de Mr Inglethorp, mais le criminel a jugé nécessaire la présence d’une preuve tangible : d’où l’achat du poison. L’apparence d’Alfred Inglethorp facilitait grandement la réussite de ce plan. De plus, vous vous en souvenez certainement, le jeune Mace n’avait jamais parlé à Mr Inglethorp. Comment aurait-il pu douter de l’identité d’un homme qui portait les mêmes lunettes, la même barbe et les mêmes vêtements ?

L’éloquence de Poirot m’emplissait d’une sorte de fascination.

— Certes, dis-je, mais, même en admettant cette hypothèse, pourquoi refuse-t-il de dire où il se trouvait lundi soir, à 18 heures ?

— Oui, pourquoi, en effet, approuva Poirot d’un ton plus calme. S’il était arrêté, il parlerait, je n’en doute pas – mais cette solution est à éviter. Il est de mon devoir de lui démontrer la gravité de sa position actuelle. Il se tait pour cacher quelque fait indigne. S’il n’a pas assassiné sa « chère épouse », comme il dit, il n’en reste pas moins une canaille – une canaille qui a quelque chose à cacher, même si c’est sans rapport avec le meurtre de Mrs Inglethorp.

Sur le moment, j’adhérai à la théorie de Poirot et me pris à chercher la nature de ce secret. Néanmoins je conservais une nette préférence pour la thèse la plus évidente.

— De quoi peut-il s’agir ? murmurai-je.

— Vous ne devinez pas ? dit Poirot avec un petit sourire.

— Non. Et vous ?

— Si, bien sûr. Depuis quelque temps déjà, j’avais ma petite idée sur ce point ; et je l’ai déjà vérifiée.

— Vous ne m’en avez pas parlé, remarquai-je, assez vexé.

Poirot écarta les bras dans un geste de repentir :

— Pardonnez-moi, mon bon ami, mais vous me paraissiez assez peu réceptif. (Puis, sur un ton plus grave :) J’espère que vous comprenez maintenant pourquoi son arrestation serait une erreur ?

— C’est possible, répondis-je sans grande conviction.

En vérité, le sort de cet individu me laissait froid. Et je pensais même qu’une bonne dose de frousse ne lui ferait pas de mal.

Poirot m’observa un moment avec attention, puis il poussa un soupir et changea de sujet :

— Allons, mon bon ami, abandonnons le cas d’Alfred Inglethorp. Qu’avez-vous appris des autres dépositions ?

— Guère plus que ce que j’en attendais.

— Rien qui ait éveillé votre curiosité ?

Je pensai à Mary Cavendish et préférai éluder la question :

— De quelle façon ?

— Eh bien, la déposition de Mr Lawrence Cavendish, par exemple…

— Oh, Lawrence ! dis-je, soulagé. Non, pas particulièrement. Ça a toujours été un garçon nerveux et imprévisible.

— Et quand il a suggéré que sa mère était peut-être morte par accident, à cause de son fortifiant. L’étrangeté du propos ne vous a pas frappé ?

— Non, pas vraiment. Cela n’a rien d’étonnant de la part d’un profane. D’ailleurs, les médecins ne se sont pas gênés pour le tourner en ridicule.

— Justement. Mr Lawrence n’est pas un profane. C’est vous-même qui m’avez informé des études de médecine qu’il a poursuivies jusqu’au diplôme…

— C’est pourtant vrai ! admis-je, tout d’un coup très frappé. Je n’y avais pas pensé… En effet, c’est très étrange !

— Son comportement est étrange depuis le début, approuva Poirot. De tous les habitants de Styles Court, il est le seul capable d’interpréter les symptômes de sa belle-mère comme ceux d’un empoisonnement à la strychnine. Or, il est également le seul à défendre la thèse d’une mort naturelle. Je pourrais comprendre que Mr John tienne un tel discours, car il est ignorant en la matière et par nature dépourvu de toute imagination. Mais Mr Lawrence… Décidément, non ! Et aujourd’hui même, devant le jury, il suggère une explication dont il ne peut ignorer l’absurdité. Voilà qui donne matière à réflexion, mon bon ami…

— C’est très déroutant, en effet.

— Et n’oublions pas Mrs Cavendish, continua Poirot. Elle non plus ne dit pas tout ce qu’elle sait. Comment interprétez-vous son comportement ?

— Je ne sais trop qu’en déduire. J’ai beaucoup de mal à concevoir qu’elle puisse protéger Alfred Inglethorp. Et pourtant, c’est l’impression qu’elle donne.

L’air songeur, Poirot acquiesça :

— Oui. C’est très curieux. Ce qui ne fait aucun doute, c’est qu’elle a entendu beaucoup plus de cette « conversation privée » que ce qu’elle a daigné en rapporter au coroner.

— Elle est pourtant la dernière personne que l’on pourrait soupçonner d’écouter aux portes !

— C’est exact. Mais au moins sa déposition m’a-t-elle éclairé sur un point : je m’étais trompé – l’altercation s’est bien déroulée un peu plus tôt dans l’après-midi que je ne le croyais, vers 16 heures, comme l’a toujours affirmé Dorcas.

Je n’avais jamais très bien saisi l’importance que mon ami accordait à ce détail, et je le regardai d’un air étonné.

— Oui, reprit-il, bien des questions sont soulevées par les dépositions que nous avons entendues aujourd’hui. Prenez le Dr Bauerstein. Que faisait-il, debout et tout habillé, à une heure aussi matinale ? Je suis stupéfait que personne n’ait relevé ce fait.

— Il est sujet aux insomnies, d’après ce qu’on m’a dit, arguai-je sans grande conviction.

— Explication qui ne peut être que très bonne ou très mauvaise, jugea Poirot. Elle couvre tout sans répondre à rien, voyez-vous. Il me faudra surveiller de près notre très brillant Dr Bauerstein.

— Avez-vous noté d’autres failles dans les dépositions ? demandai-je avec une pointe de sarcasme dans la voix.

— Mon bon ami, répondit très sérieusement Poirot, méfiance est de rigueur dès que vous découvrez que les gens ne vous disent pas la stricte vérité. Et, à moins d’une grossière erreur de ma part, il n’y a guère qu’une personne, deux tout au plus, qui aient parlé sans rien dissimuler ni sans rien omettre.

— Allons, Poirot ! La cause est entendue pour Lawrence et Mrs Cavendish, mais John et Miss Howard ! N’ont-ils pas dit la vérité ?

— Tous les deux, mon bon ami ? L’un d’eux, je vous l’accorde – mais les deux…

Cette réponse teintée d’ironie me fit un effet des plus déplaisants. Le témoignage de Miss Howard, s’il n’avait qu’une importance relative, était empreint d’une telle spontanéité et d’une telle franchise que je n’avais pas envisagé une seconde de le mettre en doute. Néanmoins j’éprouvais un grand respect pour la sagacité de Poirot, à l’exception de ses « crises d’entêtement stupide », comme je nommais mentalement ces moments-là.

— Vous le pensez vraiment ? m’étonnai-je. Miss Howard m’a toujours paru faire preuve d’une honnêteté totale, pour ne pas dire encombrante.

Poirot me lança un regard singulier que je ne pus déchiffrer. Il parut sur le point de s’expliquer, puis se ravisa.

— Quant à Miss Murdoch, continuai-je, rien en elle ne permet de suspecter le mensonge.

— Certes. Mais n’est-il pas curieux qu’elle n’ait perçu aucun bruit alors qu’elle dormait dans la chambre voisine ? Notez, en revanche, que Mrs Cavendish, dont la chambre est située beaucoup plus loin, dans l’autre aile de la maison, a fort bien entendu la chute de la table de chevet.

— Miss Murdoch est jeune, et elle jouit d’un profond sommeil, voilà tout, avançai-je.

— Ah, ça ! Son sommeil devait être fort profond, j’en conviens !

À ce point de notre conversation, son ironie me dérangeait. C’est alors qu’on tambourina à la porte d’entrée. Nous nous penchâmes par la fenêtre pour découvrir les deux hommes de Scotland Yard qui nous attendaient dans la rue.

Poirot prit son chapeau. D’un mouvement décidé, il tordit les pointes de sa moustache, puis épousseta sa manche qui n’en avait besoin que dans son imagination. Enfin il donna le signal du départ. Nous rejoignîmes les deux policiers dans la rue et notre petit groupe prit la direction de Styles Court.

Je crois que l’arrivée des hommes du Yard provoqua un certain choc, en particulier chez John. Pour avoir entendu les conclusions du jury, il savait pourtant que leur venue ne pouvait tarder. En tout cas, il parut prendre conscience de la situation avec une acuité toute nouvelle.

Tandis que nous cheminions vers Styles Court, Poirot et Japp avaient discuté à voix basse. L’inspecteur demanda aux occupants de la maison, à l’exclusion des domestiques, de nous rejoindre dans le salon. La raison de cette réunion m’apparut aussitôt : le moment était venu pour Poirot de démontrer que ses dires n’étaient pas de simples rodomontades.

Pour ma part, j’étais assez pessimiste. Poirot avait peut-être d’excellentes raisons de croire Alfred Inglethorp innocent, il devrait néanmoins fournir des preuves solides à quelqu’un de la trempe de Summerhaye et je doutais fort que mon ami y parvînt.

Il ne fallut pas longtemps pour que nous nous trouvions tous assemblés dans le salon. Japp ferma la porte. Toujours courtois, Poirot disposa des chaises pour tout le monde. Les hommes de Scotland Yard étaient l’objet de l’attention générale. Je crois qu’à cet instant chacun prit pleinement conscience qu’il ne s’agissait pas d’un mauvais rêve mais de la réalité. Nous avions tous déjà entendu parler de ce genre d’histoires, mais cette fois nous étions les acteurs du drame. Demain, tous les quotidiens d’Angleterre annonceraient, à grand renfort de manchettes accrocheuses :

MYSTÉRIEUSE TRAGÉDIE DANS LE COMTÉ D’ESSEX

UNE RICHE LADY EMPOISONNÉE

Les articles seraient illustrés de photographies de Styles Court et d’instantanés de « la famille à la sortie de la séance des dépositions », car le photographe local n’avait pas chômé ! Toutes ces histoires que chacun a lues une centaine de fois dans son journal et qui n’arrivent qu’aux autres, jamais à vous. Et pourtant, dans cette demeure où nous nous trouvions, un assassinat avait bel et bien été commis, et nous avions en face de nous les « inspecteurs chargés de l’enquête ». Toutes ces pensées défilèrent dans mon esprit dans les quelques secondes qui précédèrent l’intervention de Poirot.

Le fait que ce fût lui qui prît la parole et non les inspecteurs du Yard parut surprendre tout le monde.

— Mesdames et messieurs, dit-il avec une petite courbette digne d’un conférencier en vogue, j’ai souhaité cette réunion dans un but bien précis, qui intéresse plus particulièrement Mr Alfred Inglethorp.

Inconsciemment, je suppose que les autres avaient éloigné leur chaise de l’homme, car il était assis un peu à l’écart. À l’énoncé de son nom, il tressaillit légèrement.

— Mr Inglethorp, dit mon ami en se tournant vers lui, une ombre très noire plane sur cette demeure : celle du meurtre.

Inglethorp acquiesça, l’air accablé.

— Ma pauvre femme, balbutia-t-il. Pauvre Émily ! C’est terrible…

— Je n’ai pas l’impression, monsieur, que vous compreniez vraiment à quel point la situation pourrait se révéler terrible… pour vous.

Et pour se faire mieux comprendre, Poirot ajouta :

— Vous courez un très grave danger, Mr Inglethorp.

Les deux hommes du Yard s’agitèrent sur leurs sièges, et j’imaginais la formule rituelle : « Tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous », articulée mentalement par Summerhaye.

— Suis-je assez clair, monsieur ?

— Non ! Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire, martela Poirot, que vous êtes soupçonné d’empoisonnement à l’encontre de votre épouse.

Un cri de surprise courut dans l’assistance. Inglethorp se leva d’un bond.

— Dieu Tout-Puissant ! s’écria-t-il. Moi, empoisonner mon Émily adorée ! Mais quelle idée monstrueuse !

Poirot l’observait avec insistance :

— Je crois que vous n’avez pas été sensible à l’impression désastreuse qu’a provoquée votre attitude lors des dépositions. Mr Inglethorp, après ce que je viens de vous apprendre, refuserez-vous toujours de nous dire où vous vous trouviez lundi à 18 heures ?

Avec un gémissement, l’homme se laissa retomber sur chaise et se cacha le visage dans ses mains. Poirot approcha de lui jusqu’à le dominer de sa petite taille.

— Parlez ! s’écria-t-il d’une voix menaçante.

Dans un effort de volonté, Inglethorp releva la tête et secoua lentement sans marquer le moindre fléchissement.

— Vous refusez ?

— Non… Je me refuse à croire que quiconque puisse être assez monstrueux pour m’accuser d’une telle horreur.

Avec l’air sombre de quelqu’un qui vient de prendre ne grave décision, Poirot conclut :

— Soit. Il est donc de mon devoir de parler à votre place.

Alfred Inglethorp leva vers lui un regard incrédule.

— Vous ? Comment le pourriez-vous ? Vous ne pouvez savoir que… Il se tut brusquement. Poirot se retourna vers nous :

— Mesdames et messieurs, veuillez écouter ce que je vais dire ! Moi, Hercule Poirot, j’affirme que l’individu qui est entré lundi à 18 heures dans la pharmacie pour y acheter de la strychnine n’était pas Mr Inglethorp, car à ce moment-là ledit Alfred Inglethorp raccompagnait chez elle Mrs Raikes, et tous deux revenaient d’une ferme voisine. Je peux produire ici au moins cinq témoins qui jurent les avoir vus ensemble à 18 heures ou peu après. Or, comme vous ne l’ignorez certainement pas, la ferme de l’Abbaye, domicile de Mrs Raikes, se trouve à plus de trois kilomètres du village. Par conséquent, l’alibi est indiscutable !

 

La mystérieuse affaire de Styles
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